Plusieurs matin de suite, vers 8h, je voyais mon fils de trois ans et demie à l'époque, saluer les éboueurs qui passaient devant notre maison. C'était une sorte de rituel. Cet automne-là, j’avais enchaîné des reportages en Inde, aux Philippines et en Irak. Dans le même temps, je recevais des demandes de conseils de la part de jeunes photographes qui voulaient se lancer dans le métier. Parmi ma liste de réponses (un peu toutes faites, un peu condescendantes peut-être), j’avais celle du : d’abord, apprends à photographier au coin de ta rue et ensuite, tu penseras à aller faire des images à l’autre bout du monde. Réponse de vieux. Et pas très assumée parce que je ne faisais rien moi-même, au coin de ma rue. Dont acte.

Les Rippers sont des invisibles, ils appartiennent à cette frange de la population que l'on ne connaît pas, que l'on ne désire pas particulièrement connaître. On ne les méprise pas nécessairement mais on les ignore. Ils sont là, passent devant nos maisons, emportent et font disparaître nos déchets, et nos regards passent au-dessus d'eux mais sans les voir. Et bien souvent, on ne se rappelle d’eux que lorsqu’ils font grève.

Après avoir fait ma demande auprès de l’organisme de traitement de déchets de ma ville, il se trouve que c’est l’équipe qui passait précisément dans ma rue qui s’est portée volontaire pour que je les suive pas à pas dans leur quotidien. Bernard, Pascal et Olivier, j’ai fait leur connaissance un matin en pleine tournée, non loin de là où j’habite maintenant. Et puis on s’est revus, et on a enchaîné ensemble à peu près six mois de tournées, presque tous les lundi matin entre 6h et 10h. Certains jours, je ne prenais pas de photos. Je restais avec eux et on se racontait nos vies en fumant des cigarettes. Dès 6h, la première au goût âcre, dégueulasse. Certains matins, on arrivait devant chez moi, on prenait un café, c’était l’heure d’amener les enfants à l’école alors j’y allais et je rejoignais l’équipe après coup. Mais dans la voiture les enfants riaient. Ils me disaient : tu pue papa ! parce que c’est vrai qu’à un moment, les odeurs nous imprègnent, et c’était presque un jeu.

J’étais frappé du sérieux avec lequel ils faisaient leur boulot. Admiratif de leur endurance au froid, de leur résignation face aux regards des gens, aux incivilités des automobilistes. Un jour Olivier s’est fait peur, un gamin a traversé en trombe quasiment sous ses roues. J’étais à côté de lui dans la cabine et, fataliste, je l’ai juste entendu commenter : « tu vois, on clignote comme des sapins de noël et pourtant les gens ne nous voient pas ».

Au fil des mois, on a développé une relation. Je connaissais un peu leur vie, ils connaissaient un peu la mienne. Ils faisaient faire des tours du pâté de maison aux enfants, et quand je n’étais pas dans les parages, ils donnaient un coup de main à Marie, rentraient systématiquement la poubelle dans notre petite cour et parfois même - ces matins où Marie était particulièrement en retard, ils arrêtaient leur benne au milieu de la rue pour l'aider à installer les enfants dans la voiture et leur mettre leur ceinture.

Et puis on a déménagé. Pas de beaucoup. Ce qui fait qu’on les voyait toujours un peu parce qu’on était toujours sur le même circuit de la tournée de Bernard et Olivier (Pascal, avait changé d’équipage entre temps). Mais cette fois ils arrivaient devant la maison après l’heure de la conduite des enfants à l’école. Ce qui fait que les enfants ne les voyait plus. Mais régulièrement, ils s’arrêtaient et prenaient un café. On parlait. On échangeait.

A un noël, on y avait pas pensé plus que ça mais on avait offert le camion de poubelle playmobil aux enfants. Forcément ils se sont mis à jouer à Bernard et Olivier.

Je crois que jamais, chez nous, cette menace qui a eu cours dans pas mal de familles française il y a un certain temps du : si tu ne travailles pas assez tu finiras éboueur, eh bien jamais ça ne prendra avec nos petits gars. Pour eux, éboueur, c’est Bernard et c’est Olivier. Et c’est donc des gars on ne saurait plus digne.